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Edgard Varèse : Ionisation« Mon but a toujours été la libération du son et d'ouvrir largement à la musique tout l'univers des sons ». S'exprimant ainsi, le compositeur Edgar Varèse (1883-1965) résume le sens de son oeuvre entier. Le parcours étonnant de cet élève des Roussel, D'Indy et Widor, devenu à partir des années 1920 un véritable démiurge de la création sonore du XXe siècle, est parsemé d'une douzaine de pièces qui regardent au delà de leur époque. Parmi elles, Ionisation (1931), première partition occidentale destinée à un ensemble de percussions, s'inscrit dans l'histoire comme une oeuvre-phare. En effet, non seulement annonce-t-elle une formidable émancipation de la percussion dans la musique instrumentale, mais encore amorce-t-elle un tournant dans la conception du vocabulaire musical. Un ensemble instrumental inédit Ionisation est destinée à un groupe de 13 musiciens se partageant une quarantaine d'instruments. Outre les tambours, cymbales, gongs et tam-tams de toutes dimensions, l'oeuvre nécessite notamment des triangles, claves, blocs chinois, fouet, clochettes et le fameux tambour à cordes (également nommé lion's roar). Varèse adjoint à ces instruments deux sirènes à manivelle - empruntées par Varèse au « Fire Department » de New York! Trois autres instruments ne jouent qu'aux dernières mesures de l'oeuvre : un piano (jouant des grappes de sons, avant-bras posés à plat sur le clavier), un glockenspiel et des cloches. Des hauteurs « non déterminées » On le constate, les instruments à percussions d'Ionisation sont presque tous à hauteurs non déterminées : les vibrations d'à peu près aucun de ces instruments ne peuvent être très clairement assimilées à un ré, un sol, etc. Difficile de dire, par exemple, si une cymbale donne un fa, un mi ou une fréquence située quelque part entre les deux... Quand aux fameuses sirènes de pompiers, que Varèse utilise aussi dans certaines autres de ses oeuvres, leurs sons filés caractéristiques glissent sur une succession infinie de fréquences sans jamais reposer sur aucune. Avant l'avènement d'instruments électroniques, le compositeur estimait la sirène seul instrument apte à produire de longues courbes sonores paraboliques ou hyperboliques parfaitement lisses. De telles figures sonores nous montrent encore un Varèse rompant avec l'échelle sonore traditionnelle en usage depuis le Clavier bien tempéré de Bach - échelle perçue erronément comme tout l'univers sonore, de déplorer l'auteur d'Ionisation : « Il faut que notre alphabet musical s'enrichisse ! » Volumes sonores en collision Libérée pour la première fois dans l'histoire de la musique occidentale de ses fonctions d'auxiliaire des instruments de l'orchestre et des voix, la percussion est investie, avec Varèse, d'une mission nouvelle et singulière. En effet, les rythmes d'Ionisation, qui ne renvoient à aucun folklore ou exotisme, ne visent pas tant à être entendus pour eux-mêmes qu'à tracer des plans, volumes et amas sonores de densité diverse. Quasi visuelle, la musique de Varèse dessine de véritables corps sonores qui, pour citer le compositeur, « se métamorphosent sans cesse, changeant de direction et de vitesse, attirés ou repoussés par des forces diverses ». Avec Ionisation, Varèse confirme brillamment la percussion comme medium musical autonome et démontre la force avec laquelle une authentique pensée musicale peut articuler des sonorités nouvelles. Oeuvre féconde, Ionisation amorce dans le répertoire du dernier demi-siècle la création d'un abondant répertoire pour percussion - ou pour ensemble mixte avec percussion - où l'on trouve, notamment, les noms de Cage (Construction in Metal, 1939), Stockhausen (Kreuzspiel, 1951; Zyklus, 1960), Barraqué (Chant après chant, 1966), Xenakis, (Persephassa, 1969; Psappha, 1976), et ici, au pays, Morel (Rythmologue, 1970), Garant (Circuits I, 1972) ou Boudreau (Les Sept Jours, 1977). La cause de la « libération des sons » aura finalement gagné de nombreux défenseurs. |
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